Vol au-dessus d’un nid de coucou
- brichesoel
- il y a 14 heures
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Dernière mise à jour : il y a 8 minutes
Papier, récupérer des colonnes de Média carpe:
Synopsis :
J’aime à penser que de l’adversité renaît la saveur de l’instant.
Ce “catch report” est extrait d’une histoire qui se déroule sur plusieurs années et dont je vous ai partagé les origines il y a déjà quelques numéros.
Lorsque l’on chasse les chimères, on sait pertinemment que les obstacles seront nombreux et que la progression sera probablement très lente. Cependant, si l’on accorde plus d’attention au voyage qu’à la destination, alors même les pires scénarios laisseront une empreinte forte dans le cœur des pèlerins.
Ce que je veux dire par là, c’est que chaque aventure mérite d’être vécue, quelle qu’en soit l’issue.
Si l’on ne se concentre que sur l’objectif que l’on s’est fixé et que, malencontreusement, on n’arrive pas à l’atteindre, on s’expose à la cruauté de l’échec — tu sais, ce sentiment qui vient ternir le tableau en retirant toutes les couleurs.
Cette fois-ci, c’était la troisième fois que je hissais les voiles vers le grand Est, la troisième fois que mes battements cardiaques frisaient la tachycardie à l’idée de fouler ces terres, la troisième fois que mon esprit avait du mal à dealer avec la multitude d’émotions qui me traversaient.
Comme chaque tentative, celle-ci avait quelque chose de spécial.
Cette année, mon ami Franck Rouchouze, alias Staiven, avec qui tout a commencé, décide, quelques semaines avant le départ, de ne pas se joindre à l’aventure.
Rien de grave en soi, mais il est évident que son absence créa un vide avec lequel il fallut composer.
Hormis cette ombre au tableau, cette édition était exceptionnelle par la présence du tout premier guest officiel dans un projet Brakass.
Cette personne fut rejointe par un autre guest de dernière minute, non moins qualitatif : j’ai nommé Dylan Boutry et Romain Combet, rebaptisés le D et le R lors de cette session qui se rapprocha plus du nirvana que d’une banale sortie entre copains.
On le rappelle régulièrement, mais le projet Brakass avait initialement pour but premier d’autofinancer des expéditions, d’“upgrader” notre équipement vidéo et d’inviter des guests à vivre notre quotidien l’espace d’un instant.
L’heure était donc à la satisfaction, l’heure de savourer ce sentiment de réussite, l’heure de concrétiser notre conception du mot partage.

Somewhere over the rainbow
Les précédentes expéditions dans ces contrées nous ont permis de défricher, de manière plus ou moins efficace, un large territoire. Cette année, la prise de risque adoptait un autre visage car, même si nous n’écartions pas l’option de bouger, nous débarquions pour la première fois avec un pseudo plan d’attaque et une cible bien précise.
À l’aube du dixième jour, les souvenirs se bousculaient déjà dans nos caboches, les nuits étaient courtes et la fatigue se faisait sérieusement ressentir. Le plan se déroulait presque sans accroc, et notre satisfaction principale était liée au fait que nous réalisions, pour l’instant, un sans-faute : nous n’avions perdu aucun poisson.
Je commence cet interlude au jour 10 car c’est le jour où nous récupérâmes le R à l’aéroport international de DTC.
C’est donc à trois que démarre ce nouveau chapitre de l’aventure. On ne va pas se mentir, l’arrivée du R était une vraie délivrance.
Lors du premier apéro, le ton est donné :
Dylan : “Ce qu’on va faire, Rom, c’est que tu vas prendre la première, la deuxième, la troisième, et puis toutes les autres touches jusqu’à ce qu’on se réveille demain matin, OK ?”
Romain : “Ah ben non les gars, déconnez pas, j’ai même pas encore contribué à la pêche, moi ! Je veux bien prendre la première, mais après on fait tourner !”
Soël : “Super, on fait comme il a dit le D !”
Quelques M&M plus tard (comprendre Mèches & Moresques), le D et moi-même tombons dans un coma profond, laissant le pauvre R courir partout sous la pluie sans même avoir vu le poste de jour.
Si ma mémoire est bonne, le D n’a même pas entendu les runs. Quant à moi, j’ai le souvenir distinct de ce sentiment de plénitude à me retourner dans le bed, le sourire accroché aux oreilles, à l’idée que je ne bougerais pas un orteil quoi qu’il arrive.

“Et on peut savoir ce que vous foutez ici ?”
Après cette bonne nuit de repos, il fallait terminer un boulot fastidieux qui nous avait déjà fait perdre beaucoup de temps : obtenir les permis de pêche.
Ici, pêcher dans les règles est assez compliqué car, pour obtenir les permis, il nous fallait un numéro spécial auprès des autorités, une sorte de numéro de sécu propre à chaque citoyen du pays.
J’avais déjà perdu presque une journée complète à me faire balader d’institution en institution pour trouver une personne qualifiée et négocier un numéro a priori pas négociable.
La tâche accomplie, il nous fallait encore attendre une semaine pour obtenir les documents contre signature dans ce qui semble être une préfecture.
C’est ce que nous nous apprêtions à faire ce jour-là, mais c’était sans compter que nous étions dans le viseur de la douane volante.
À quelques centaines de mètres de l’obtention du fameux sésame, alors que nous marchions d’un bon pas dans les rues de cette ville slave, un van banalisé nous coupa la route dans le but de procéder à un bon vieux contrôle d’identité made in Balkan.
Fort heureusement, il n’y aura pas de case prison cette fois-ci, bien que le désormais traditionnel “On est là pour faire un film de pêche” sonna, sonne et sonnera toujours un peu louche dans les oreilles de tout bon porteur de képi.
Finalement, tout finira par rentrer dans l’ordre et nous quitterons la ville quelques heures plus tard, en toute légalité, nous permettant désormais de nous concentrer uniquement sur la pêche.

Pipoupipoupipou
À notre arrivée, ce bon vieux sosie d’Olivier Giroud nous attend sagement après avoir passé une partie de la journée à préparer le matos pour changer de secteur.
Bateaux chargés et vedettes dans les mains, nous parcourons la distance qui nous sépare de notre prochain poste.
Ce poste est un poste de transition en attendant de migrer sur un secteur bien plus lointain.
En réalité, ce poste a été choisi un peu à la hâte car, deux jours plus tôt, alors que j’avais parcouru plusieurs kilomètres pour préparer un secteur qui nous faisait de l’œil, j’ai eu la mauvaise surprise de tomber sur un local qui avait pris le seul marker que j’avais laissé sur zone comme repère visuel.
Il n’y avait aucun doute possible : mon marker était devenu son marker, et ses cannes semblaient être positionnées tout autour.
La nuit arrivant vite, j’ai dû choisir une zone de repli le plus rapidement possible en me fiant uniquement à mon instinct car il était clairement trop tard pour se lancer dans une prospection approfondie. C’est comme ça que 20 kg de graines et 15 kg de bouillettes ont rejoint le fond de cette entrée de baie sexy brassée par le vent thermique de fin de journée.
On ne mettra pas très longtemps à se rendre compte que la zone n’était pas trop pourrie en cumulant quelques touches dès le début de la pêche sur ce poste.

L’ambiance est au beau fixe, le soleil est revenu, on a la “baraka”, les poissons ont du potentiel et les rires résonnent à longueur de journée. Je crois que c’est ce qui se rapproche le plus de ma définition de la “pura vida”.
Comme si le tableau n’était pas assez étoffé, la météo nous ramène un flux de sud/sud-est et je me revois encore dire, sur un ton farceur : « Ça sent la big, les copains ! »
En fin d’après-midi, le D me rejoint au camp de base où je fais cuire des tournées de graines depuis déjà deux heures. Lui revient tout juste d’une session d’amorçage sur un secteur que l’on languit de pêcher depuis presque deux semaines.
On s’envoie quelques cannettes à l’ombre des pins, en se projetant sur des scénarios fantasmagoriques non moins probables, en rêvant de potentielles captures exceptionnelles dans ces eaux mystiques.
Pendant ce temps-là, le R monte la garde, affûté comme jamais, prêt à en découdre à la moindre touche.
Il faut savoir que nos attentes ici ne sont pas les mêmes qu’en France. On ne rêve pas de 40 kg, ni même de 30 kg d’ailleurs. Ici, passer la barre des 20 kg nous propulserait directement sur la Lune… C’est simple : à ce stade de la session, à chaque fois que l’on passe les 15 kg, on sautille comme des puceaux avant leur premier rencard.
À chaque eau son spécimen, et il est clair qu’aucun d’entre nous n’était là pour griller les étapes ou dénigrer le moindre poisson. Chaque touche est un cadeau et, jusque-là, nous faisons preuve de gratitude car nous avons pleinement conscience que nous sommes particulièrement gâtés.
Face au soleil couchant, les yeux plissés et la tête embrumée par l’alcool frelaté de ces bières tièdes à bas prix, le D répond au R qui, avec un débit un peu saccadé, balbutie à l’autre bout du fil :
— « Putain, vous ne m’entendez pas gueuler depuis tout à l’heure ? J’ai une patate dans l’épuisette, les mecs ! »

Coup de tonnerre ! Alors c’est vrai, ici aussi les rêves peuvent devenir réalité ?
Ni une ni deux, nous sautons dans le bateau pour rejoindre notre compère et découvrir ce que le lac vient de nous offrir.
C’est effectivement une sacrée boule de gras ! Un profil de poisson que nous n’avions pas encore eu la chance d’observer et qui, évidemment, élargit le spectre des possibles, ce qui nous remplit autant de joie que de motivation.
Tout s’enchaîne alors très vite car le soleil disparaît de minute en minute. La séance photo est interrompue par une commune d’un bon gabarit, nous offrant le luxe de poser avec un doublé avant de célébrer cette grande victoire pour les petits branlotins que nous sommes.
Personnellement, je considère que cette capture représente parfaitement la notion de partage de cette session. Chacun a sa propre perception de ce mot et l’applique selon ses principes, ses attentes et ses convictions.
Sur cet exemple précis, j’ai personnellement choisi et amorcé le secteur, Dylan a confectionné le montage et tendu la canne, tandis que Romain a ferré, combattu et eu les bons gestes pour sécuriser ce fish extraordinaire, seul dans les vagues.
C’était, une fois de plus, un sans-faute !
Cette capture représente parfaitement le ton de cette aventure commune :
l’orgueil et l’égo de chacun ont clairement été mis de côté, et absolument tout a été partagé de A à Z.
C’est un discours qui a le vent en poupe ces derniers temps, mais je dois dire que je ne l’avais jamais ressenti à un tel niveau d’intensité. Je tiens à remercier du fond du cœur ces deux Indiens d’être les hommes qu’ils sont.

Le quart d’heure « gorge profonde » étant terminé, revenons à nos moutons.
Prétextant la possibilité de toucher un autre grand poisson sur la zone, nous resterons 24 heures de plus sur le poste. Nous ne ferons pas de miracle pendant ces « arrêts de jeu », mais ils nous permettront néanmoins de constater que la limite des 72 heures semble être la tendance sur des postes pré-amorcés une ou deux fois à l’avance.
Un pré, des vaches, des carpes et un chat bronzé…
Il est enfin temps pour nous de rejoindre le secteur tant convoité.
Une fois de plus, le déplacement se fait dans une ambiance lunaire, à base d’imitations et de dérision en tout genre, à tel point qu’à partir de ce moment précis, la bande-son originale du film est clairement sabotée.
Bien que le film ne soit pas encore monté, nous sommes unanimes sur le fait que les pistes audio seront inexploitable.
Nous arrivons sous un soleil de plomb aux alentours de midi, et certains poissons se manifestent malgré tout sur l’amorçage. On se frotte alors les mains, mais un orage nous retarde dans la dépose de nos cannes.
Peu importe, nous avons du temps devant nous et il serait dommage de ne pas profiter de ce luxe.
Pas de place pour la précipitation ni pour les erreurs grossières pendant cette expédition.
Nous ne voulons qu’une chose : être efficaces pendant au moins la moitié de la session. Les folies, on les garde pour la fin si le contexte le permet.
C’est donc en début de soirée que les choses s’accélèrent.
Si mes souvenirs sont bons, il me semble que c’est le D qui ouvre le bal avec une superbe femelle vide mais au ventre encore bedonnant.
J’adore ce poisson !

Au petit matin, il prend également un mâle, lui aussi très esthétique.
Entre-temps, nous avons pris plusieurs autres poissons de toutes tailles, avec une sélection particulière pour le R, qui fut gratifié des plus petits — et cela même si l’on passait des tours…
Son chat noir n’est finalement parti pisser que lors de cette fameuse après-midi, quelques jours plus tôt.
Il est sacrément tenace, ce p’tit bâtard (je parle du chat et non du propriétaire, évidemment).
Cette entame sur ce nouveau secteur était plutôt bouillante et je dois dire que j’ai mis un sacré moment à réaliser réellement ce qu’il se passait.
Parfois, on se projette tellement dans des situations que, lorsqu’elles arrivent enfin, on se retrouve aux antipodes de ce que l’on avait imaginé.
Je ne parlerai pas à la place de mes compères, mais personnellement, j’ai mis plusieurs mois à me remettre de cette aventure…

Ce court témoignage n’est qu’un échantillon de ce qu’il s’est passé lors de ces quelques semaines, mais j’ai bon espoir de vous le faire découvrir à travers un long métrage le jour où j’aurai enfin rattrapé mon énorme retard sur les productions de nos films de vacances.
Si je peux te donner un conseil, ne joue pas la carte de la patience à ce sujet et dis-toi que ce film ne verra peut-être jamais le jour. Comme ça, au pire, tu seras agréablement surpris le jour de sa sortie.
Cultive tes rêves, mon lapin — le destin fera le reste.
La bise de l’ékip ! (Private joke)
Le S.






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