Des écailles dans les yeux
- brichesoel
- il y a 1 jour
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures
« Le projet est le brouillon de l’avenir. »
Pendant plus de trente ans, la carpe nous a offert bien plus que des souvenirs de pêche.Elle nous a donné des nuits blanches chargées d’émotion, ouvert des portes vers des amitiés solides, permis de découvrir des paysages à jamais gravés dans nos mémoires et, parfois, des poissons que nous n’oublierons jamais.
La création de l’association Brakass Adventure nous a permis de partager certains de ces moments à travers des films, des photos et des récits.
Mais il arrive un moment où raconter ne suffit plus.Il faut aussi agir.
C’est dans cet état d’esprit que l’association s’investit aujourd’hui dans un nouveau secteur d’activité.
Si la création de contenus vidéo, photo et éditoriaux reste le fer de lance de l’association, nous avions à cœur de développer des projets à vocation plus concrète et d’utilité collective.
Dans la continuité des messages que nous tentons de transmettre à travers nos contenus, nous cherchons, avec cette initiative, à embellir le futur par de petites actions menées au présent.
Contrairement à d’autres projets menés par l’association — dépollution de sites ou actions pédagogiques — cette initiative est très ciblée et concerne principalement la niche des pêcheurs de carpe.

L’idée
Le principe est simple :• sélectionner des poissons présentant une robe d’exception,• les faire grandir dans de bonnes conditions,• puis les réintroduire dans le domaine public une fois qu’ils auront atteint une taille leur permettant de mieux résister à la prédation.
Dans les milieux privés, ce type de sélection est extrêmement courant.En revanche, il reste très peu développé dans la gestion du domaine public.
Avec le temps et les reproductions successives, la génétique des carpes tend naturellement vers la forme commune, les phénotypes miroir ou atypiques devenant plus rares sans intervention humaine.
Certaines AAPPMA effectuent déjà des rempoissonnements en carpes miroirs « classiques ».Nous avons simplement choisi d’aller un peu plus loin… et de nous concentrer sur les écailles.
Une petite pierre à l’édifice, et un juste retour d’ascenseur envers un milieu qui nous apporte tant depuis notre enfance.
La naissance du projet
Inspiré d’un projet d’alevinage mené dans des canaux belges et financé en partie grâce à la trésorerie du magazine Monkey Climber, le projet « Des écailles dans les yeux » se dessine en mars 2025.
À cette période, j'ai été sollicité par un ami pour vidanger un étang destiné à la reproduction de carpes.
Des centaines de fullys, linéaires, ghosts ou koïs passent alors sur la table de tri… de quoi faire rêver n’importe quel carpiste.
À la fin de la vidange, quelques jeunes poissons sont récupérés par Soël et confiés à son ami Yohan Cornibe, alors en pleine recherche de poissons prometteurs afin de les faire grandir.
L’idée commence alors à germer.Le projet est présenté aux membres de l’association et devient rapidement un sujet central de discussion chez les Brakass.
Les questions arrivent :
quels sont les objectifs ?
quel serait le coût ?
quels risques ?
À vrai dire, il y a probablement plus à perdre qu’à gagner, mais symboliquement, ce projet a du sens et résonne profondément dans nos cœurs de passionnés.

Concrètement, le plan
Le projet repose sur plusieurs étapes :
participer à la sélection de poissons présentant des robes remarquables,
trouver des plans d’eau propices au grossissement des poissons
répartir les individus sélectionnés dans ces bassins,
assurer l’alimentation nécessaire pour atteindre 5 à 6 kg,
organiser la récupération des poissons lors de vidanges,
travailler avec un pisciculteur pour garantir le contrôle sanitaire,
puis permettre à une AAPPMA partenaire de racheter les poissons pour les relâcher dans le domaine public.
L’objectif est simple :procéder à ce type de rempoissonnement dans différents territoires français afin de maintenir une diversité génétique et esthétique remarquable.
Principe de discrétion géographique
Dans le cadre du projet « Des écailles dans les yeux », les plans d’eau accueillant les poissons ne seront pas publiquement divulgués.
Cette mesure vise à :
éviter une pression de pêche excessive,
préserver l’équilibre des milieux,
limiter les dérives liées à la médiatisation de certains sites.
Le projet mettra en avant les poissons et leur histoire, sans révéler les lieux précis de leur introduction.

La pêche de la carpe en France : chiffres et réalités
Avec plusieurs centaines de milliers de kilomètres de rivières et de canaux, ainsi que des milliers de lacs et de retenues, la France possède l’un des plus vastes réseaux hydrographiques d’Europe.
Un terrain de jeu idéal pour les pêcheurs… et notamment pour les passionnés de carpe.
Chaque année, environ 1,4 million de cartes de pêche sont vendues en France.
Mais le nombre réel de pratiquants est bien plus élevé : plusieurs millions de Français pêchent de manière occasionnelle.
Au sein de cette communauté, la pêche de la carpe occupe aujourd’hui une place importante.
Même s’il n’existe pas de chiffre officiel isolant précisément les carpistes, les estimations du secteur évoquent plusieurs centaines de milliers de pratiquants réguliers.
Histoire de mieux comprendre les enjeux
Lorsqu’un pêcheur achète sa carte, son argent est réparti entre les AAPPMA locales, les fédérations départementales et la Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF).
Ces fonds servent à financer la gestion des milieux aquatiques, la surveillance, les études scientifiques, la restauration des habitats… mais aussi, dans certains cas, les opérations d’empoissonnement.
Dans les années 70 et 80, la logique était souvent simple : maintenir des populations de poissons pêchables grâce à des rempoissonnements réguliers.
Une part importante des budgets issus des cartes de pêche servait donc directement à acheter et introduire du poisson.
Depuis les années 1990, la gestion a progressivement évolué.
Les politiques halieutiques privilégient désormais davantage la restauration des milieux naturels et la reproduction naturelle des poissons.
Une approche plus écologique, mais qui signifie aussi que la part des budgets consacrée au rempoissonnement est généralement plus faible qu’autrefois, et ça, aujourd’hui, ça se ressent.
Ce que nous proposons aujourd’hui est un soutien à cet apport de sang neuf à long terme, en introduisant ponctuellement des poissons présentant une génétique et une robe remarquables dans des milieux où les populations seraient vieillissantes.

Deux approches possibles
Option 1 : l’achat de poissons
La première solution consiste à sélectionner des poissons disponibles en pisciculture puis à les proposer aux AAPPMA.
Le prix moyen observé en 2026 se situe entre 15 et 20 € le kilo.
Pour des poissons d’au moins 5 kg, permettant une meilleure résistance face aux prédateurs, l’achat d’une vingtaine de poissons représenterait entre 1 500 et 2 000 €, hors transport.
Option 2 : faire grossir des « feuilles »
La seconde solution consiste à sélectionner de jeunes poissons appelés « feuilles », les faire grandir jusqu’à environ 5 kg, puis à les proposer aux AAPPMA.
Cette méthode demande davantage de travail :
trouver des étangs de grossissement,
organiser le nourrissage,
gérer la pression des prédateurs (hérons, cormorans, loutres),
organiser les vidanges,
assurer le transport,
garantir le contrôle sanitaire.
Le coût financier peut être légèrement inférieur, mais l’investissement humain est nettement plus important.
Une approche complémentaire
Si la trésorerie de l’association le permet, les deux options pourront être combinées.
Cela permettra d’introduire rapidement quelques poissons issus de piscicultures, tout en menant un travail de fond pour faire grandir d’autres individus sélectionnés.
Nous disposons aujourd’hui d’un fournisseur de feuilles particulièrement talentueux — et ami de longue date — ce qui constitue une opportunité idéale pour appliquer une sélection exigeante.

Un projet réfléchi et encadré
L’objectif n’est évidemment pas d’introduire des poissons au hasard ni de provoquer une surdensité.
Le projet vise plutôt :
à renouveler ponctuellement la génétique de certaines populations,
ou à soutenir des milieux où les carpes vieillissent et se reproduisent peu.
Des lacs comme Serre-Ponçon, Esparron ou Pierre-Percée, pour ne citer qu’eux, pourraient par exemple bénéficier de ce type d’initiative, mais uniquement après une analyse préalable sérieuse :
estimation du cheptel,
surface du plan d’eau,
altitude,
pH,
nature des fonds,
pression de prédation.
Le projet ne peut évidemment exister qu’en collaboration avec les fédérations et les AAPPMA gestionnaires.
Une démarche sur le long terme
L’objectif n’est pas de transformer brutalement un milieu.
Au contraire, l’idée est d’agir progressivement, en introduisant ponctuellement des poissons remarquables afin de maintenir, sur le long terme, une génétique et une diversité de robes qui font rêver les pêcheurs.
En d’autres termes : agir aujourd’hui pour que les générations futures puissent, elles aussi, croiser un jour ces poissons d’exception.
Conclusion
Ce projet est une initiative menée par des passionnés pour de futurs passionnés.
Une manière d’entretenir un patrimoine piscicole que toute l’Europe nous envie.
Un projet tourné vers l’intérêt collectif, même s’il contient, au fond, une petite part d’égoïsme que seuls les amoureux de la carpe peuvent vraiment comprendre.
Témoins d’une situation similaire dans plusieurs autres pays européens, nous aimerions que ce modèle puisse être copié et reproduit dans d’autres pays afin que cette idée soit bénéfique au plus grand nombre.
Car, avant d’être de simples pêcheurs français, nous sommes avant tout des citoyens du monde, et ce qui peut être bénéfique pour nous ne doit en aucun cas ne pas être partagé avec nos voisins.
Parce qu’au final : "les projets sont les promesses que l’imagination fait au cœur", et rien ne nous empêche de cultiver les rêves de demain.
Soël






Commentaires