Catch & Release : l’illusion de la bienveillance ?
- brichesoel
- il y a 7 heures
- 8 min de lecture
Où se trouvent les frontières éthiques de cette pratique ?
Voici un sujet épineux qui, depuis de nombreuses années, possède un spectre d’applications aussi large que le tronc d’un kaori.
Comme bien souvent, chacun voit midi à sa porte et se contente de critiquer son voisin le plus proche au lieu de consacrer son énergie à corriger ses propres erreurs.
Intro:
Avant de parler d’éventuelles frontières ou d’autres paradoxes, rappelons ce qu’est la définition du "no kill", désormais appelé "catch and release".
Le catch and release ne se résume pas simplement à la remise à l’eau d’un poisson.
Cela consiste à respecter le poisson autant qu’il se doit et à tenter de minimiser notre impact sur sa santé. C’est très différent.
Cela veut tout simplement dire que le no kill ne se limite pas à la “bonne” manipulation des poissons, mais englobe aussi tout ce que nous allons mettre en place jusqu’à la capture de celui-ci.
Ça fait un paquet de points sur lesquels la plupart d’entre nous sommes éthiquement limites. Voire carrément aux antipodes de cet esprit basé sur le respect du poisson.

Une position dans le processus d’apprentissage qui en dit long:
Je ne pense pas extrapoler en disant que, dans l’apprentissage d’un pêcheur de carpe, le sujet du no kill arrive très souvent dans les dernières positions.
Souvent dans les bouches, paradant dans son costume le plus noble lors de discussions de comptoir, le no kill se retrouve vite en slip quand on analyse la pratique sur le terrain.
Combien pêchent la carpe depuis 20 ans et ne cherchent toujours pas à plaquer les nageoires de leur capture avant de lever le filet d’épuisette ?
Combien pêchent encore au cœur des obstacles malgré un taux de réussite proche du néant ?
Combien perdent encore un plomb à chaque touche en étant convaincus qu’ils ne font rien de mal ?
La liste est longue… trop longue.

Partager ses expériences, surtout les mauvaises:
Dans l’article précédent intitulé “Pourquoi je pêche ?”, j’effleurais le sujet que nous appellerons ici l’éthique.
Difficile de ne pas donner un ton moralisateur quand on tente de montrer du doigt ce qu’il faudrait faire, ou plutôt ne pas faire.
Je vais pourtant tenter de ne pas passer pour un donneur de leçons.
D’une part parce que je ne suis personne pour dire ce qu’il faut faire ou non, mais aussi parce qu’il s’avère que cette méthode est très peu efficace en matière de pédagogie.
J’ai tenté de parler de ce sujet sans filtre il y a quelques années dans une revue spécialisée…
Les gens se braquent très vite, refusant ensuite toute information, aussi ludique soit-elle.
Cependant, s’il y a un sujet qui repose sur du concret et non sur un univers de spéculations illimitées, c’est bien celui-là.
J’ai cassé la queue de ce poisson de telle manière, j’ai repéré mon erreur, je sais dorénavant comment l’éviter et je partage mon expérience sur le sujet.
Là, c’est du concret.
Là, on peut parler de communication positive sur le sujet tout en apportant des clés face à un problème souvent basé sur l’ignorance ou le manque d’expérience.
En France, cela fait 30 ans que de nombreux auteurs écrivent pour des revues spécialisées dans la pêche de la carpe.
Trente ans que l’on parle tous les ans des mêmes montages révolutionnaires, des mêmes stratégies infaillibles, des mêmes poissons records…
Et les bons conseils pour minimiser la maltraitance de nos poiscailles, ils sont où ?
Combien de tutoriels sur la bonne manipulation des poissons sont disponibles sur YouTube ? Trop peu, assurément.
Ce n’est que mon avis, mais je pense que ce sujet reste l’un des meilleurs à traiter si le désir de partager des choses positives pour nos poissons anime encore certains auteurs.
J’irais même jusqu’à dire que chaque auteur devrait écrire régulièrement sur ce sujet afin de toucher un maximum de monde.
Car si notre cheptel se dégrade à ce point de nos jours, le manque d’éducation au no kill n’y est certainement pas pour rien.
Oui, le premier truc à apprendre à un gamin qui veut démarrer la pêche de la carpe, ce sont les bases du "catch and release", afin qu’il soit un minimum préparé à manipuler sa première capture plutôt que de se préoccuper de choisir la couleur du hanger à utiliser pour détecter au mieux une touche quand on pêche à 114 m du bord.

Frontières éthiques ?
Recentrons-nous sur le sujet initial : où se trouvent les frontières éthiques de cette pratique ?
Il n’existe, là encore, aucune réponse inflexible.
Chacun place ses limites où il le souhaite.
Le plus difficile étant ensuite de trouver un équilibre entre ses convictions, ses paroles et ses actes.
Là encore, c’est le comportement humain face à la situation rencontrée qui me fascine.
Prenons un exemple.
Je viens de m’installer sur un poste hostile qui ne peut pas accueillir de sac à carpe, au risque de retrouver le poisson en “kit” le lendemain matin.
Pas grave, je ne mettrai pas de poisson au sac, car c’est dangereux et cela n’irait pas dans le sens de ma conception du catch and release.
À 23 h, j’attrape une fully de 25 kg.
C’est le poisson de ma vie… que faire ?
Combien d’entre nous relâcheraient ce poisson en faisant passer notre éthique avant notre ego ?
Combien d’entre nous tenteraient malgré tout de mettre la carpe au sac, malgré les vagues de 50 cm qui frappent cette digue de cailloux ?
Combien de poissons finissent écaillés de la sorte chaque année ?
Je choisis volontairement un exemple aussi grossier que parlant pour susciter la réaction
traditionnelle : “Oui, mais là c’est abusé !”
Une réaction toujours très rassurante pour celui qui la prononce.
Prenons maintenant un exemple plus subtil.
Cet été, plusieurs amis sont passés me voir sur mon lieu de travail au bord du lac de Saint-Cassien.
Beaucoup d’entre eux sont pêcheurs ; certains pêchent la carpe depuis plus de trente ans.
Face à des conditions de pêche parfois difficiles, j’ai proposé quelques tuyaux, sous réserve de certaines conditions éthiques.
Exemple :
Je te donne ce spot, mais tu dois impérativement perdre ton lest (cailloux) et ajouter un buldo sur ta ligne afin de favoriser la remontée du poisson vers la surface, pour éviter qu’il ne se tanke dans les souches et les nombreux rochers présents à côté du spot.
La réponse fut :
“Oui bien sûr !”
Sauf qu’en réalité, le spot a été pêché à l’ancienne et plusieurs poissons ont été perdus dans les obstacles, ce qui implique automatiquement de multiples mutilations.
Les conséquences de ce genre de comportement sont aussi dramatiques que dans le premier exemple.
Cependant, étant invisibles, ou du moins moins flagrantes, on peut observer ce genre d’actions sur toutes les eaux d’Europe, appliquées aussi bien par des pêcheurs expérimentés que par des novices.
Pourtant, bon nombre de ces situations pourraient être évitées en cumulant retours d’expérience, transparence, concessions et honnêteté.
Hélas, il semblerait que ces critères ne soient pas vraiment à la mode chez les carpistes.

De la confiture pour les cochons !
Ma conclusion face à cet échec est la suivante : à quoi bon donner des conseils si ceux-ci ne sont pas appliqués, ou appliqués de manière approximative ?
Le genre de situation citée plus haut me fait me sentir deux fois plus coupable.
Je me sens coupable d’avoir pêché ce spot et perdu quelques poissons avant de trouver la “bonne” combinaison pour les extirper sans dommages majeurs.
Et doublement coupable d’avoir transmis une connaissance, acquise à un certain prix, à quelqu’un qui n’a pas pris la peine de l’appliquer correctement.
Je suis donc acteur direct et indirect de la mutilation de plusieurs poissons… cool !
Il me semble que, sans m’en rendre compte directement, j’ai allègrement franchi les frontières
déontologiques de ce que je prône : le catch and release, et donc le respect du poisson.
Voici donc deux exemples qui pourraient nous servir à dresser un graphique imaginaire retraçant l’éventail d’erreurs plus ou moins flagrantes que nous pouvons commettre tout au long de nos vies de pêcheur.
Personne n’est parfait. Nous faisons tous des erreurs.
Mais il est de notre devoir d’en tirer des conclusions et de tout faire pour éviter de les reproduire.
C’est en mettant sur la table ces mauvaises expériences, en les pointant du doigt et en unissant nos réflexions pour trouver des solutions que nous ferons avancer les jeunes plus vite et plus loin sur ce sujet.

Le carpiste, un amnésique notoire !
Avec les années, j’ai pu constater beaucoup de comportements paradoxaux chez les pêcheurs dits "d’expérience".
“Moi, je ne pêche jamais de spots dangereux !”
Pourtant, pendant cette semaine de pêche difficile, cette même personne n’hésitera pas à poser un montage à 300 m avec un montage de fuite classique et une ligne qui passe au-dessus de hauts-fonds encombrés…
La fin justifiant les moyens.
“Moi, je ne laisse jamais mes cannes pêchantes quand je quitte mon poste.”
Cette fois-ci, la bouteille de Pernod du voisin d’en face était vraiment trop tentante pour prendre deux minutes et relever les cannes.
Après tout, il n’y a jamais de touche à cette heure sur ce poste…
“Moi, je fatigue toujours mon poisson dans l’eau pour éviter qu’il ne se blesse sur le tapis de réception.”
Enfin… ça, je ne le fais que pendant l’été.
Parce que le reste de l’année, l’eau est trop froide pour mes petits pieds.
Comme pour l’article précédent, ces quelques lignes ne sont pas écrites pour donner des leçons et encore moins des réponses, mais plutôt pour susciter une réflexion sur certains de nos comportements et encourager une marge de progression.

Un dernier pour la route
Je terminerai ce papier par une expérience relativement parlante.
En 2016, la société Déesse, pour laquelle je travaille à l'époque, se propose de couvrir le
championnat de France de pêche à la carpe “jeunes”.
À l’occasion de l’événement, les deux gérants de la société et moi-même nous déplaçons pour apporter la dotation et découvrir les coulisses de ce genre d’événement.
Nous voilà donc en milieu d’après-midi sur le poste de deux jeunes pêcheurs (10-12 ans) qui enchaînent les touches.
Un run survient et, après un combat relativement rapide, les deux jeunes parviennent à emmailloter le poisson.
Le "job" est fait et même bien fait pour des carpistes aussi jeunes.
Cependant, les deux commissaires sont exigeants et refusent d’aider les enfants à porter le poisson jusqu'au tapis de réception.
Résultat : la pauvre carpe se retrouve dans une posture délicate, toutes nageoires dehors, frottant le sol à plusieurs reprises et perdant quelques écailles au passage.
Je me souviens qu’un des commissaires m’ait interdit de les aider, sous peine de disqualification.
Nous étions clairement dans une situation où les frontières éthiques du catch and release étaient franchies au nom des règles de la compétition
.Quelles nobles valeurs transmises à ces gamins ce jour-là, n’est-ce pas ?
Il ne faut donc pas trop s’étonner si peu d’entre nous se préoccupent encore d’une caudale cassée ou d’une gueule défoncée de nos jours lorsqu'on est témoin de ce genre de spectacle.
Je me demande d’ailleurs quand une marque un peu plus véreuse que les autres viendra vanter les mérites de son nouvel hameçon capable de piquer même les poissons qui n’ont plus de bouche.
Ou pire : le jour où certains pêcheurs se vanteront de leurs talents en exhibant des "perroquets" et en expliquant que ces poissons ont plus de “valeur” parce qu’il est plus difficile de les piquer avec le peu de lèvres qu’il leur reste.
Tu doutes que ce genre de comportement puisse voir le jour ?
À l’heure où le poisson ne vaut pas mieux qu’une balle de tennis sur un court du 16e, plus rien ne m’étonne.
Mais cela ne m’empêche pas d’en être attristé chaque jour.

L’éthique de notre passion n’est en somme qu’un des piliers d’un temple fragile.
Et comme pour le Parthénon… ce pilier aurait bien besoin d’un sérieux chantier de rénovation.
Soël
Dans la même veine :
Incomparable comparaison: Les origines de la guerre, ou simple philosophie de pêcheur ?
https://www.brakass.com/post/incomparablecomparaison
La culture de la "non information"
https://www.brakass.com/post/la-culture-de-la-non-information
Sac de conservation carpe : faut-il encore les utiliser ?






Commentaires